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"SUR L'ARGENT" de Jean-Michel Louka

29/05/2020

SUR L’ARGENT

 

(...) pendant à peu près dix ans j’ai consacré quotidiennement une heure, parfois deux, à des traitements gratuits parce que je voulais travailler, si possible hors de toute résistance, dans le but de me repérer dans la névrose. Je ne trouvai pas là les avantages que je cherchais. Bien des résistances du névrosé sont énormément accrues par le traitement gratuit, ainsi chez la jeune femme la tentation que comporte la relation transférentielle, chez le jeune homme la rebellion issue du complexe paternel contre l’obligation de gratitude, rebellion qui fait partie des difficultés qui contrarient le plus les soins apportés par le médecin. La suppression de la régulation assurée malgré tout par le paiement au médecin se fait sentir de façon très pénible ; l’ensemble de la situation glisse hors du monde réel ; un bon motif d’aspirer à la terminaison de la cure est enlevé au patient.[1]

 

La psychanalyse va-t-elle devenir la seule profession - car oui, pour moi, au-delà d’être un métier (mysterium, qui s’apprend et se transmet), c’est aussi une profession (professio, qui se déclare publiquement) - la seule profession qui ne sera pas rémunérée ? Le psychanalyste, rester le seul professionnel libéral qui n’osera plus demain demander d’honoraires corrects pour rémunérer son acte ? Et pourtant, tout travail n’appelle-t-il pas rémunération ?

 

À l’heure du Covid-19, encore plus que juste avant son explosion où c’était déjà la tendance forte, de plus en plus forte d’ailleurs ces dernières années, les plateformes (“plates... formes”, ça ne s’invente pas !) dans les domaines “psy” font florès, à grands renforts de publicités médiatiques ! Plateformes de psychiatres, de psychologues, et plateformes de tout ce qui tourne autour des psychothérapies, même jusqu’aux coaches, toutes catégories, qui se raccrochent, là, à l’aubaine qui les porte.

Il y a ainsi pléthore de plateformes...

La crise sanitaire aurait-elle du bon pour l’offre “psy”, comme pour tous les publicitaires des marchandises ordinaires ? Demain, on le sait, on nous le répète, se prépare dès aujourd’hui.

 

Cela prend, de plus en plus souvent, la forme d’offres, le coeur sur la main, d’autant plus libres et insistantes, que ces offres se présentent comme “gratuites”, ah... ! Velle bonum alicui. Et tout ce petit monde de la “psy”, de plus en plus médiatisé, qui fait fureur sur les radios, se montre sur les télévisions et dans les réseaux sociaux, se revendique, mais pas toujours, de la gratuité !  Pourquoi faire au fond ?

 

On veut notre Bien.

Comment y résister ? C’est pour la bonne cause, c’est pour aider son prochain en détresse, en dépression, en souffrance psychique, et contribuer à l’effort des professionnels au service de la collectivité, de la Nation, en ces temps bouleversés rongés par l’angoisse du lendemain..

 

Ceux qui fomentent, subventionnent, soutiennent, promeuvent et dirigent ces structures “psy”, d’écoute et d’aide gratuites, se rendent-ils compte de ce qu’ils font ? Devenant un “service”, public ou non, ils se tirent une balle dans le pied, comme on dit. En tant que “psy”, ils s’autodétruisent à l’avenir, le savent-ils ?

 

Pourquoi, voudriez-vous, par la suite, qu’on vienne consulter un “psy”, et spécialement poser une demande de parler à un psychanalyste à son cabinet ? Le demandeur ne supportera, de moins en moins, voire plus du tout, de régler des honoraires. Pourquoi même le ferait-il, puisqu’on lui offre gratuitement... la gratuité.

Le monde “psy”, en tout cas ceux qui le manoeuvrent, est en train de prendre le chemin de la médecine accointée à la Sécurité sociale, celle d’une quasi-gratuité médicalisée, adossée à de remboursements maxima (SS + Mutuelle) des frais avancés.

 

Lorsque vous allez chez votre boulanger, votre épicier, votre médecin,... vous viendrait-il à l’idée de leur réclamer, que dis-je, exiger la gratuité et de repartir avec votre baguette de pain, votre paquet de café et vos yaourts, votre ordonance, sans rien payer ?

 

Bien sûr, ces plaformes sont, pour la plupart, des structures issues du secteur public. Mais il y en a aussi du secteur privé, libéral, associatif qui s’engagent  dans la même voie. Je pense qu’elle est sans issue,... pour le sujet dont nous avons à traiter.

 

On a formé et déversé ces dernières années tant psychologues sur le marché, qu’ils ne trouvent plus de poste en secteur public, à l’hôpital psychiatrique ou général. Ils s’installent alors en cabinet libéral, avec en plus trop peu d’expérience professionnelle, et beaucoup ont de la peine à se faire une patientèle, quoiqu’on dise, quoiqu’ils disent parfois publiquement, qui puisse leur permettre de gagner correctement leur vie. Ils sont alors la cible de ces “plateformes”, gratuites, qui déconsidèrent  leur profession et les emploient à bas coût. Et il en devient de même des psychothérapeutes agréés par l’État.

 

C’est plus simple pour les psychanalystes, puisqu’ils n’existent pas pour le secteur public, ils ne s’y introduisent que sous couverture du diplôme de psychiatre ou de psychologue, dit “clinicien”.

Pas d’embauche de psychanalyste, donc, dans le secteur public, le psychanalyste subit non seulement un ostracisme, mais plus, un véritable déni de son existence et de sa fonction, -, mais le psychanalyste n’existe, il est vrai, s’en est-on aperçu ? ... que depuis seulement cent vingt-quatre ans ! –. Une fonction spécifique qui se doit d’être, rappelons-le, non psychologique et non médico-psychiatrique, sous peine de rater son objet.

Alors, si dans le secteur privé, ils, spécialement les psychanalystes, acceptent la gratuité de leur acte, cela devient un comble ! Un comble anti-freudien.

 

Accepterais-tu, lecteur, quelque soit ta profession – toutes professions confondues, manuelles ou intellectuelles -, de n’être rémunéré de ton acte, de ton travail,... que par la gratuité ?! Aucun salaire, aucune rémunération, aucun honoraire... ?

 

“Si c’est gratuit, me disait quelqu’un, c’est que cela ne vaut rien, ou pas grand chose.” Est-ce si faux ? Et pourquoi, alors, le psychanalyste accepterait-il de reconnaître, de lui-même, que son acte ne vaut rien ? Ce “de lui-même” est stupéfiant, scandaleux.

 

Lacan disait, simplement, “avec de l’offre, j’ai créé la demande”[2], prenant le modèle éternel du commerce ordinaire.

Aujourd’hui, avec de l’offre, le “psy”, le psychanalyste en particuler, ne crée pas aussi facilement la demande. Quoi qu’on dise. La demande va ailleurs... Elle va, mais peut-on le lui reprocher, c’est humain, elle va... au plus offrant, d’illusion, c’est-à-dire au “mieux disant”, si l’on peut dire, elle va à la gratuité, néocapitalisme aidant,... paradoxalement.

 

Je pose simplement cette question : pourquoi les psychanalystes abandonment-ils, sacrifient-ils, progressivement aujourd’hui, et dans beaucoup (trop) de cas, de situations, leurs honoraires sur l’autel de la gratuité ? Ou, ce qui revient presque au même, à des niveaux indécents tellement ils sont bas ou symboliques, de l’ordre d’un à dix euros[3]. “L’analyste a horreur de son acte”, disait Lacan. La gratuité, assurément, fait partie de cette horreur, la soutient.

 

Les psychologues essentiellement, mais aussi les psychanalystes non-médecins, pas les psychiatres qui savent étrangement encore se faire payer leur acte en tant qu’acte médical  - car c’est un acte médical, plus respecté en tant que tel, homologué par la SS -, même en téléconsultations.

 

Abandonner, renoncer à être correctement rémunéré dans le salariat est déjà un problème, mais céder sur ses honoraires dans le privé en est un autre, plus grave, parce qu’il n’est pas imposé de l’extérieur par le marché de l’emploi. C’est tout bonnement se suicider et assassiner sa profession, ruiner son métier. Pourquoi un tel masochisme professionnel ? Où est la jouissance du praticien gratuit ? Où se loge-t-elle ? Comment se paye-t-elle alors ?

 

Ce qui est gratuit risque, à terme, de coûter beaucoup plus cher par la suite, pour un sujet, ravi sur le moment, que cela ne lui “coûte” apparemment rien, ou que la collectivité (la Sécurité sociale, via un acte médical) paye pour ses symptômes. Bref, qu’il n‘y soit pour rien dans tous ses soucis, toutes ses souffrances, tous ses symptômes. Seulement, de se persuader qu’il est et reste une “victime”. Et comme il se considère déjà lui-même comme une victime, “on” lui doit la gratuité ou le remboursement, en quelque sorte. Pourquoi aurait-il à payer pour “ça” ?

 

Les “psy”, les psychanalystes en particulier, se suicident, disons le mot, en optant et en pratiquant la gratuité. Non seulement ils se suicident mais, si l’on peut dire ainsi, ils “suicident” aussi leur analysant, le patient demandeur d’un traitement qui s’adresse à eux. C’est un suicide à deux dans une jouissance “comme-une”, inextricable par la suite.

 

N’ont-ils, cependant, pas payé assez cher, ces psychanalystes, tout au long de leur psychanalyse personnelle pour rencontrer que la vie n’offre jamais rien de gratuit, car quand on nous en donne l’illusion, par exemple dans cette soi-disant gratuité actuelle en pleine expansion, bénévole et bienveillante, cela nous mène tout droit de là d’où nous venons, à savoir répéter, reproduire, plus ou moins inconsciemment les symptômes des  perversions, névroses et psychoses qui ont traversé, peu ou prou, autant la vie de quelques membres de notre propre histoire familiale, que la grande l’Histoire des humains dans laquelle on reste, quoi qu’on dise, toujours bien trop pris. La gratuité est un virus pernicieux qui ronge le monde “psy”. La gratuité, in fine, je le dirai ainsi, c’est ce qui nous coûte le plus cher. Et l’inconscient, pendant ce temps-là, attend, comme en souffrance, sa lecture...

 

***

Alors, comment faire ?

Il faut, c’est une nécessité, afin de se démarquer, de montrer qu’il ne s’agit pas de cela, des avis recueillis au café du commerce, des bons conseils d’amis, de la famille (“le conseilleurs ne sont pas les payeurs” !), des magazines féminins, des réseaux sociaux, des avis des uns et des autres, des avis des “spécialistes”, des “fais comme ceci, fais comme cela, fais, en tout cas comme je te dis de faire”, etc...

 

Non, ce dont il s’agit, c’est de trouver, de rencontrer son “bon entendeur”, celui avec lequel je m’entends bien, c’est moi alors que j’entends, que je commence à entendre, entendre quoi ? Ce que je dis, avec mes mots, ce que je crois être “mes” mots.

Cette interlocution, cette espèce de dialogue, n’est pas du ressort de l’amitié, ni des bonnes relations aidantes ou de soutien de la famille, encore moins des réponses bien intentionnées à nos questions, à nos plaintes tout autant, par des amis ou des amours.

Il va s’agir d’aller porter sa parole au-delà des gens bien intentionnés à notre égard, de tous ceux qui se vautrent dans le Velle bonum alicui de l’aide psychologique à la personne, sans pour autant s’adresser, au contraire, à d’autres qui n’en peuvent mais !

Il s’agit d’adresser sa parole à l’Autre, cet autre inconnu, que l’on “choisit” pour ce faire. Ce choix est, bien sûr, un risque, risque jamais annulé par je ne sais quelle garantie qu’offrent jusqu’à plus soif, toutes sortes d’organismes publics ou associatifs ou privés qui passent la plupart de leur temps à se reconnaître entre eux.

 

Aucun diplôme académique, alors, ne garantit et ne vaut au regard de notre entente, de notre pacte de parole, pour ce travail qui s’annonce de longue haleine.

Il s’agit d’une rencontre inter-humaine de deux sujets.

 

Tout repose sur mon choix,... et le sien !

Si c’est un inconnu de moi, alors il se doit d’être, on l’aura compris, un professionnel, car sinon, pourquoi m’écouterait-il,  et gratuitement en plus comme les parents ou les amis ... ?

Il ne m’écoute pas gratuitement, et c’est tant mieux ! C’est une nécessité impérieuse. C’est cela un professionnel. Cela me libère de l’aliénation sentimentale, bienveillante, comme je l’aurais eue, immanquablement, avec les autres. Il s’agit-là d’autre chose, et d’un autre enjeu.

 

Si j’accepte de le payer pour son écoute, j’ai fait un grand pas. Je n’essaye pas de l’exploiter, lui non plus, j’y veille, mais je ne négocie pas ses honoraires, j’ai seulement la liberté de lui dire oui ou non, comme lui d’ailleurs aussi, pour ce commerce.

C’est une entente, si celle-ci ne se fait pas, ce n’est pas grave, l’accord ou le désaccord n’engage que les partenaires encore potentiels. Des professionnels il y en a bien d’autres. Mais si c’est celui-ci que je “choisis”, et même, il faut dire, on se choisit, car on va cheminer ensemble.

Le paiement de cet acte, l’argent, défausse de la jouissance et des bons sentiments attenants. L’argent dit au psychanalyste, “Ne jouis pas de mes malheurs, de mes souffances, mais va jouir ailleurs !”. L’argent sert à cela, être un pare-jouissance du malheur de l’Autre.

 

                                                                           Jean-Michel LOUKA

                                                                           03 mai 2020


[1] Sigmund Freud, Œuvres complètes, XII, 1913-1914, Sur l’engagement du traitement, PUF, 2005, p.173.

[2] Jacques Lacan, La direction de la cure et les principes de son pouvoir, p. 585 et passim, in Écrits, Seuil, p. 617.

[3] Exception faite ici, bien entendu, et à titre provisoire, circonstantiel, pour des personnes ressortissant de la  précarité et plus, de la grande précarité, personnes pour lesquelles, les « pauvres », - femmes seules, étudiants, chômeurs,… - Freud a toujours voulu, depuis 1917, un régime particulier d’accueil public parallèle à la pratique libérale avec des instituts ad hoc, à honoraires gratuits, Vienne, Berlin,… qui se sont pérenniser jusqu’à aujourd’hui partout dans le monde. Tout en restant sur sa position que la psychanalyse doit être payante.

 

>> Références de cet article :

Jean-Michel Louka

Psychanalyste

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